La relation franco-allemande, un héritage au service de l’Union

Hier a eu lieu à Paris la première visite de Mme Angela Merkel, comme chancelière de l’Allemagne fédérale. C’est une nouvelle page dans une histoire de près d’un demi-siècle, celle du couple franco-allemand, acteur majeur de la paix et de la construction européenne. D’Adenauer à Gerhard Schröder, en passant par Helmut Schmidt et Helmut Kohl, les hommes qui ont façonné cette relation ont marqué de leur empreinte l’histoire de notre continent. Ils ont fait avancer les peuples européens dans l’exigence d’une mémoire rassemblée et la volonté d’un projet partagé. Nos deux diplomaties sont intimement liées et déploient, ensemble, au quotidien, leurs efforts.

La situation créée par le rejet de la Constitution européenne en France et aux Pays-Bas passe par une relance de ce couple moteur, catalyseur d’énergies et porteur d’espérances profondes. Les questions qui ont été posées pendant cette campagne sont partagées par nombre de nos partenaires : le conflit entre approfondissement et élargissement, la capacité de l’Europe à répondre à la demande sociale, la place des Etats nations et de l’Union dans la mondialisation. Elles supposent de s’interroger ensemble sur le sens et l’avenir de la construction européenne.

Unis dans leur désir de reconstruire la paix en Europe, Allemands et Français sont aujourd’hui face à leur responsabilité commune. Nos deux pays doivent se retrouver, comme ils ont toujours su le faire dans les moments forts de la construction européenne.

Pour définir des points fixes autour desquels rebâtir, il me semble nécessaire de revenir en priorité aux fondamentaux. Leur histoire commune désigne tout particulièrement l’Allemagne et la France pour éclairer cette voie. Celle-ci se confond avec l’histoire dun projet radicalement neuf, qui plonge ses racines dans le rejet commun de la barbarie nazie et dans l’affirmation d’une certaine idée de l’homme.

Revenir aux fondamentaux, cest aussi remettre le citoyen au cœur du projet européen. Notre réflexion sur le contenu des politiques doit être guidée par le souci de délivrer en quelque sorte des preuves concrètes et utiles d’Europe. Un certain nombre de pistes ont été proposées récemment par le président de la République au sommet informel de Hampton Court : faire plus pour la croissance et l’emploi, en favorisant la recherche et l’innovation, renforcer la gouvernance économique, répondre aux défis de l’immigration.

Revenir aux fondamentaux, cest d’abord réaffirmer la validité des objectifs initiaux de la construction européenne : promouvoir la paix, les valeurs de l’Union et le bien-être de ses peuples. Face à la mondialisation, face à la globalisation des échanges, l’Europe doit s’interroger sur sa place et son message. Simple courroie de transmission ou rempart protecteur, elle doit être à même de relever ce défi avec une idée claire de ses valeurs et de son rôle.

Revenir aux fondamentaux, c’est enfin être fidèle à l’engagement européen pour le monde. L’Union doit jouer un rôle actif sur la scène internationale. Elle a atteint en ce domaine un réel degré d’autonomie et un savoir-faire, comme le montrent les développements opérationnels de la politique européenne de sécurité et de défense, avec ses opérations militaires et civiles dans les Balkans, en Afrique, ou bientôt à Gaza.

Ces enjeux placent le partenariat franco-allemand devant plusieurs exigences. La séquence qui s’ouvre est jalonnée d’échéances importantes. Le rendez-vous du Conseil européen de juin 2006, qui doit faire le point sur la question du traité constitutionnel, et la perspective de la présidence allemande de l’Union européenne au premier semestre 2007 font partie de ces rendez-vous. Il nous faut utiliser au mieux cette période au service d’une réflexion approfondie et d’une action résolue.

La première priorité est de sortir l’Union de l’impasse politique dans laquelle elle se trouve. C’est pourquoi nous devons d’abord nous mobiliser pour conclure la négociation des perspectives financières. Un accord est à portée de main sur la base des propositions de la présidence luxembourgeoise de juin dernier. Forts de l’expérience de la réunification, les Allemands savent mieux que quiconque ce que représente un élargissement. Chacun doit prendre sa part dans cette exigence, gage de stabilité et de développement pour les économies européennes.

Notre relation avec l’Allemagne doit aussi s’adapter aux évolutions de l’Europe et du monde, si elle veut conserver sa capacité d’entraînement. C’est pourquoi le couple franco-allemand doit être ouvert sur les autres, sans exclusive ni ostracisme. Je pense naturellement aux relations avec la Pologne au sein du triangle de Weimar. Ses capacités doivent être pleinement exploitées. Nous avons également su développer une relation pragmatique avec le Royaume-Uni en matière de défense, initié une coopération fructueuse avec l’Espagne en matière de recherche ou d’immigration. Tous ces efforts doivent être poursuivis, car le couple franco-allemand doit se nourrir des coopérations quil est à même de susciter. Fruit d’une histoire tissée au cours des soixante dernières années, il ne doit pas se priver d’être un acteur de l’Europe des projets.

Enfin, nous devons conduire avec l’Allemagne une réflexion plus prospective sur l’Europe future, en abordant tous les sujets : ses frontières, sa stratégie économique, monétaire et sociale, son cadre institutionnel.

La déclaration commune adoptée à l’occasion du 40ème anniversaire du traité de l’Elysée, le 22 janvier 2003, était intitulée "L’amitié franco-allemande au service d’une responsabilité commune pour l’Europe". Elle trace encore aujourd’hui la voie à suivre. Nous en avons la volonté, comme en témoigne la visite à Paris de Mme Merkel, quelques heures après l’investiture parlementaire de son gouvernement et avant même d’aller à Bruxelles. Nous en possédons les instruments, notamment avec le Conseil des ministres franco-allemand. A nous de nous montrer dignes de l’héritage légué par le général de Gaulle et le chancelier Adenauer, un héritage qui n’a cessé d’être enrichi par leurs successeurs.

Plus que jamais, l’Europe a besoin d’un cap et d’une direction. Par son expérience et sa connaissance mutuelle, le couple franco-allemand est à même de suivre un sillon creusé de longue date. La place de l’Allemagne et de la France leur impose une exigence : remettre l’Europe en mouvement. Elle leur confère aussi une responsabilité : apporter une contribution décisive à une ambition, celle qui consiste à faire les Européens après avoir fait l’Europe.

Il nous faut aussi continuer à oeuvrer en faveur d’une Europe politique forte, influente dans le monde. Faire l’Europe politique, c’est, selon moi, faire l’Europe politiquement. Le processus d’élargissement ne doit plus être perçu comme imposé par le haut, mais comme un acte politique partagé par les citoyens de l’Union. Cela signifie aussi poursuivre résolument notre engagement pour résoudre les crises. Je pense aux Balkans, au Proche-Orient où l’Union est en train de devenir le garant d’une évolution pacifique à Gaza, mais aussi à la crise iranienne où nos deux pays jouent, avec le Royaume-Uni, un rôle en pointe.

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