Prix de Gaulle-Adenauer 2006 - Intervention du ministre fédéral des Affaires étrangères, M. Frank-Walter Steinmeier

Berlin, le 24 janvier 2006

Monsieur le Président de la République,
Monsieur le Chancelier fédéral,
Cher Helmut Schmidt,
Chers invités,

C’est un grand honneur pour moi de vous accueillir aujourd’hui au ministère fédéral des Affaires étrangères.

La tradition veut que les lauréats du prix franco-allemand soient des personnalités européennes de haut rang et émérites. Mais il me semble que cette fois-ci, le choix des lauréats est particulièrement réussi. On dirait même que ce prix a été créé pour vous ! En tant que Président de la République française et Chancelier fédéral allemand, vous avez tous les deux réalisé quelque chose de grand et vous vous êtes acquis des mérites exceptionnels, au service non seulement de l’amitié franco-allemande mais aussi de l’Europe et de la politique internationale.

Nombre d’initiatives que nous vous devons jouent encore un rôle important aujourd’hui. Permettez-moi de citer quelques exemples :
· vous avez instauré les rencontres périodiques des chefs d’État et de gouvernement des pays de la Communauté européenne appelées à devenir les Conseils européens.
· Vous avez pour ainsi dire "inventé" les rencontres informelles des plus grandes nations économiques du monde, celles que l’on appelle aujourd’hui les sommets G8.
· Vous avez fondé le système monétaire européen dont est né l’euro, après bien des détours.
· Vous avez encouragé la construction et le développement de l’industrie aéronautique européenne. Aujourd’hui, l’airbus fait date dans l’histoire industrielle.

Mais il y a encore une autre raison pour laquelle les noms de Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt sont restés gravés dans nos mémoires : nous les connaissions comme deux hommes politiques qui étaient des amis, deux hommes politiques en qui l’on avait confiance justement à cause de cette amitié personnelle. Vous avez toujours su intégrer la dimension humaine dans vos nombreuses rencontres, et cela malgré les contraintes de vos agendas.

Dans vos Mémoires, Monsieur le Président, vous parlez des résultats importants de votre coopération avec Helmut Schmidt, mais vous nous parlez également et de manière très vivante des moments heureux et des moments difficiles que vous avez traversés ensemble.

Tous les deux, vous avez marqué de votre empreinte le rôle de l’Allemagne et de la France en Europe. Pour vous, il était naturel de se concerter avant des réunions importantes pour régler en amont les éventuelles divergences franco-allemandes et pour trouver ensemble un compromis. Ainsi, vous avez fait avancer l’action européenne et facilité des solutions. Cette stratégie nous sert encore de modèle aujourd’hui.

Même après avoir quitté vos fonctions politiques, vous avez continué à vous manifester. À chaque grand tournant, vous avez pris position. Après la chute du mur de Berlin en 1989, vous avez placé la réunification de l’Allemagne dans la perspective européenne. Vous vous êtes battus pour les traités de Maastricht et d’Amsterdam.

Jusqu’à ce jour, vous n’avez cessé de donner des idées et de lancer des avertissements, notamment sur les questions européennes, même si cela ne facilite pas toujours la tâche des gouvernements, comme le montre votre attitude critique à l’égard d’une adhésion de la Turquie à l’intégration européenne. Votre position au sujet de l’avenir de l’Union européenne est tout aussi claire : tous les deux, vous plaidez pour la poursuite de l’intégration de l’Europe élargie aux plans politique et économique et pour le maintien de sa capacité d’action.

Helmut Schmidt dispose pour cela d’un forum spécifique : depuis 1983, il est coéditeur du vénérable hebdomadaire "DIE ZEIT". Il y publie régulièrement ses analyses perspicaces de la politique européenne. Ce sont des réflexions sobres, pragmatiques, d’une logique convaincante tout comme d’une grande éloquence, et loin d’être toujours commodes pour le gouvernement. Ces articles et vos conférences continuent de faire de vous, cher Monsieur Schmidt, un conseiller et inspirateur précieux sur la scène politique en Allemagne et en Europe.

Monsieur le Président, cher Valéry Giscard d’Estaing, en tant que président de la Convention européenne, vous avez défendu vos idées avec engagement, mais surtout vous avez su écouter, négocier et trouver des compromis. À la fin, vous êtes parvenu, et je tiens à le répéter, à un résultat extraordinaire en lançant le projet pour le traité constitutionnel.

Inutile de se voiler la face : en matière de constitution, nous ne sommes malheureusement pas aussi loin que nous le souhaiterions. Le rejet du traité constitutionnel en France et aux Pays-Bas nous a placés devant de grands défis. Mais il faut surtout ne pas oublier que ce n’étaient pas les règles prévues dans le traité qui ont fait l’objet du vote négatif, mais plutôt un malaise généralisé devant le contexte social et économique dont on tient l’Europe responsable, et ce n’est pas toujours à juste titre.

Permettez-moi, malgré toutes les difficultés engendrées par l’issue du référendum, de souligner une chose : dans la campagne qui a précédé le référendum en France, des Allemands et des Français sont tout naturellement intervenus en public ensemble. Mon prédécesseur l’a même fait à trois reprises. Cela illustre d’une manière impressionnante les liens étroits qui nous unissent aujourd’hui.

Le gouvernement fédéral plaide en faveur du maintien du traité constitutionnel négocié. Mais il importe surtout d’améliorer le climat politique pour accroître la confiance des citoyennes et des citoyens dans l’Union européenne. C’est pourquoi nous avons besoin d’une feuille de route fixant des initiatives concrètes. Nous voulons également, tout comme la France et dans la perspective du conseil des ministres franco-allemand, mener un débat approfondi sur les perspectives de l’élargissement, nous voulons apporter notre soutien à la présidence autrichienne, notamment lors du Conseil européen du mois de juin. Cela doit permettre de prendre les décisions futures sur le développement de l’UE en toute connaissance de cause et avec un sentiment de sécurité.

Monsieur le Président, Monsieur le Chancelier fédéral,

Vos contributions à ce débat ne sont pas seulement les bienvenues, elles sont nécessaires. Je me réjouis d’assister à votre entretien et je tiens à vous remercier encore une fois d’être nos invités aujourd’hui. De tout cœur, je vous félicite d’être les lauréats de ce prix !

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